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Turquie: pourquoi maintenant?

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Photo: AFP

Si, la nuit, la place Taksim à Istanbul suffoque sous les gaz lacrymogènes, le jour, les gens y déambulent dans une atmosphère bon enfant. Ce matin, il y a là Ahmet Insel, 58 ans, éditeur d’Orhan Pamuk, intellectuel de gauche, né dans une famille musulmane et kémaliste. Il dirige aussi le département d’économie à l’université de Galatasaray. Entretien

Une multitude de groupes demandent la démission d’Erdogan. Est-ce une force ou une faiblesse ?

Aujourd’hui, il y a un vide du pouvoir. Les manifestants n’ont pas d’interlocuteurs et le pouvoir, non plus, n’a pas d’interlocuteurs. Dans ce mouvement, il n’y a pas de tribun, pas de tribune, pas de discours. Il y a une vague plateforme de Taksim pour se battre contre le projet immobilier, mais ils sont complètement dépassés.

Ce mouvement peut-il se tarir ?

C’est l’espoir d’Erdogan. Qu’il y ait pourrissement, fatigue et lassitude. C’est difficile de faire des pronostics.

Est-ce un mouvement urbain ?

Il est très lié à la ville d’Istanbul car le cœur est à la place Taksim. Mais le ras-le-bol se manifeste dans une quarantaine de villes, dans un mouvement pacifique avec parfois des échauffourées. C’est comme si un événement mineur devenait le symbole d’un débordement de colère. Ils veulent surtout montrer à Erdogan qu’ils sont là et lui dire de s’en aller. Ce sont sans doute les milieux d’affaires qui doivent ramener Erdogan à la raison car la Turquie, qui a servi d’exemple pour la stabilité et la croissance, se retrouve subitement dans une tornade incontrôlable. Comme elle est incontrôlable, ses effets sont aussi amplifiés sur le plan économique, notamment sur les marchés financiers.

Pourquoi cela se passe maintenant, et pas il y a cinq ans ?

Le verre est plein. Erdogan verse des seaux d’eau pour que le verre se remplisse plus vite. Il est le principal responsable. Pour utiliser un langage manichéen, on pourrait dire qu’Erdogan est le principal animateur des manifestations.

Est-ce parce qu’il a introduit des lois qui s’inspirent de l’islam ?

En partie, oui. Erdogan a introduit des lois conservatrices en s’inspirant de l’islam comme d’autres lois, aux Etats-Unis par exemple, ont été introduites en s’inspirant du protestantisme. Le fait qu’il soit musulman ne change pas grand-chose. Il est d’abord conservateur. Il veut imposer sa morale, sa définition du bien aux autres. Il veut faire le bien aux autres malgré eux.

Que pense le parti AKP de tout cela ?

On ne sait rien, mais je pense qu’ils sont dans la panique la plus absolue. Quand le pouvoir est détenu par une personne et que celle-ci trébuche, toute la structure éclate. C’est un peu ce qui s’est passé avec Nicolas Sarkozy dans les derniers mois de son mandat.

Comment le Printemps arabe, et ce qui s’est passé à la place Tahrir au Caire, est-il regardé ici à Istanbul ?

Avec beaucoup de sympathie. Avec un peu de méfiance à cause des risques de dérapage vers des régimes autocratiques animés par les préceptes de l’islam. Et aujourd’hui, les gens ne se voient pas - et ça, c’est très sain - faire un remake de la place Tahrir. Leurs motivations ne sont pas les mêmes, sauf le ras-le-bol et la colère contre l’autocrate. Qu’il soit bien ou mal élu, il reste un autocrate. Les manifestants ne sont pas les chômeurs de la place Tahrir ni les jeunes totalement désœuvrés de Tunis. Ce sont plutôt des gens bien éduqués, dans de bonnes universités. Ils n’ont pas peur de l’avenir. Ils ont confiance en eux. Ceci ressemble plus à la mentalité des jeunes qui ont fait Mai 68. Cette génération ne veut pas d’un père fouettard qui s’occupe de sa vie de A à Z. C’est une demande de liberté, de démocratie et de pluralité citoyenne.

Christophe Lamfalussy, envoyé spécial à Istanbul


* Retrouvez toute l'info sur le printemps turc en images et vidéos sur notre blog #OccupyGezi

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